Juliette Elie-Deschamps : Mieux comprendre le fonctionnement cognitif des personnes atteintes de troubles du spectre de l’autisme.


 

Juliette Elie-Deschamps, maître de conférences à l’Université de Limoges (laboratoire CeReS), mène actuellement un projet de recherche autour du langage et s’intéresse plus précisément aux processus mis en place pour organiser le lexique dans le développement langagier typique et pathologique. Elle a récemment participé à un de nos Vendredis de la Fondation. Rencontre.

 

L’ILFOMER a été créé en 2012 à l’initiative du Conseil Régional, et avec l’appui du CHU de Limoges et l’ARS du Limousin. Pourriez-vous nous présenter cet institut et les différents parcours en quelques phrases ? Quel rôle occupez-vous au sein de l’ ILFOMER ?

L’Institut Limousin de FOrmation aux MEtiers de la Réadaptation (ILFOMER) a ouvert en 2012 avec seulement deux filières, l’ergothérapie et l’orthophonie. En 2013, a ouvert la formation kinésithérapie et une quatrième filière, l’orthoptie, est prévue pour la rentrée 2018 ou 2019.
Je suis maître de conférences en sciences du langage et j’interviens pour former les futurs orthophonistes dans le domaine des sciences de langage, en psycholinguistique. Je gère également la Première année, sur le plan administratif. Ainsi, je suis en contact avec les différents intervenants universitaires et professionnels, dont des médecins et orthophonistes.

 

Quels sont les profils de jeunes qui aujourd’hui veulent s’engager dans cette filière? Quels sont les débouchés professionnels pour les jeunes diplômés ?

L’orthophonie est une formation composée en grande majorité de femmes. Les profils sont très divers, sachant que les étudiants viennent d’horizons variés, aussi bien scientifiques que littéraires. Beaucoup de nos étudiants passent par des classes préparatoires de deux ou trois ans pour préparer le concours d’orthophonie. En général, ce sont des jeunes étudiants âgés de moins de 25 ans, mais nous avons aussi quelques personnes plus âgées en reconversion professionnelle.

En première année, les étudiants suivent beaucoup de cours théoriques. Plus les études avancent, plus les étudiants vont vers la pratique professionnelle, avec des stages dès la première année. Il s’agit d’abord de stages d’observation en école maternelle et primaire, puis en crèche et en EHPAD. Dès la fin de la 2e année, ils suivent des orthophonistes  en cabinet libéral ou en structure spécialisée, d’abord en observation, puis progressivement ils vont prendre la main sur la rééducation et rentrer ainsi dans la pratique professionnelle.
Après l’obtention de leur diplôme, la plupart d’entre eux vont s’installer en cabinet libéral, d’autres iront travailler dans des structures, tels que les EHPAD ou les CMPP par exemple, d’autres encore peuvent aussi être employés en milieu hospitalier, mais cela reste rare car leur statut, malheureusement est encore peu reconnu dans ce milieu. Il y a urgence en Limousin car nous vivons une véritable pénurie d’orthophonistes ; c’est d’ailleurs pour cette raison que l’ILFOMER a été créé.

Aujourd’hui, il faut compter plus d’un an d’attente pour avoir un rendez-vous. Le travail des orthophonistes est très diversifié puisqu’ils prennent en charge des patients tout au long de la vie : du nourrisson jusqu’à la personne âgée. Chez un bébé, en cas de troubles de l’oralité, lorsqu’il il ne tête pas bien par exemple, il faut rééduquer la succion. Une personne âgée, atteinte d’une maladie de type Alzheimer ou démence, a également besoin d’être suivie par un orthophoniste afin de maintenir les fonctions de la communication qui sont atteintes. Pour le moment, nous n’avons qu’une seule promotion qui est sortie ; 7 diplômés sur 20 sont restés dans la région. Nous avons espoir que les diplômés de juin restent dans la région pour combler les manques.

 


Vous êtes maître de conférences en sciences du langage et vous faites de la recherche en psycholinguistique. Pourriez-vous nous expliquer ce domaine de recherche ? Quels sont les objectifs de votre recherche ?

La Psycholinguistique s’intéresse aux rapports entre les structures linguistiques et les processus psychologiques de production et de compréhension d’énoncés.

Tout au long de mon travail de thèse et de ma formation, je me suis passionnée pour le développement du langage chez l’enfant sans trouble. Je m’intéresse plus spécifiquement à la façon dont l’enfant structure son lexique ainsi qu’au développement de la production d’énoncés appelés approximations sémantiques.
Mes intérêts se portent aussi sur les troubles du spectre de l’autisme (TSA). Des études portant sur ces troubles, tels que l’autisme de haut niveau (AHN) et le syndrome d’Asperger (SA), montrent que les personnes qui en sont atteintes présentent des particularités cognitives se manifestant par une grande rigidité sur le plan communicationnel et langagier.

Le projet que je souhaite développer s’inscrit dans une dynamique de recherche visant à mieux connaître les capacités cognitives chez l’enfant sans trouble et chez l’enfant avec un TSA. Après avoir rencontré des enfants sans trouble en école maternelle, je suis depuis peu en contact avec le Centre de Ressources Autisme du Limousin pour commencer une étude avec des enfants porteurs d’un TSA, à la rentrée 2018.

 

Vous avez récemment participé à un Vendredi de la Fondation pour mieux connaître les modalités d’une chaire d’excellence. Est-ce que vous avez déjà un projet en tête ?

Il s’agit d’un projet que j’ai choisi de nommer CALEX : CAtegorisation et structuration du LEXique chez l’enfant typique vs avec un TSA. Je souhaite pouvoir développer ce projet sur du long terme en trouvant des chercheurs qui souhaitent s’y associer et des partenaires intéressés par ce projet. Les objectifs principaux de cette étude sont de faire avancer les connaissances sur les processus mis en place par l’enfant sans trouble pour structurer son vocabulaire, et de mettre en évidence des différences de traitement voire un défaut dans l’organisation lexicale chez les enfants et adultes porteurs d’un trouble du spectre de l’autisme.

Lors du Vendredi de la Fondation, nous avons vu ensemble les modalités pour la mise en place d’une chaire et ce projet pourrait s’inscrire dans ce dispositif.

Ce projet intéresse la communauté à la fois scientifique et publique. L’impact de ce projet dans le domaine des TSA ne fait aucun doute. Les plans « Autisme » s’enchainent depuis de nombreuses années mais ce handicap n’a pas encore dévoilé tous ses mystères. Ainsi, pouvoir mieux comprendre le fonctionnement cognitif des personnes atteintes de ces troubles serait un pas en avant à la fois dans les critères diagnostiques, en les ajustant en fonction des résultats obtenus et également dans les rééducations, notamment orthophoniques, en apportant de nouvelles pistes pour les pratiques professionnelles. Cela permettrait aussi de faciliter les inclusions scolaire, sociale et professionnelle des enfants et adultes porteurs de TSA en prenant mieux en compte les différences.

 

Propos recueillis par la Fondation partenariale, avril 2018