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Maryan Lemoine : « Je ne conçois pas le travail scientifique comme un travail solitaire. C’est aussi sur le terrain et dans la rencontre que s’élaborent les savoirs. »


Maryan Lemoine, est maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’Université de Limoges (EA 6311, laboratoire FrED-Education et Diversités en espaces francophones) et Directeur adjoint de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, chargé des formations et de la pédagogie. Il a récemment participé à l’un de nos Vendredis de la Fondation. Rencontre.

 

Vous êtes maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’Université de Limoges. Sur quoi porte votre recherche et comment se présente-elle aujourd’hui ?

Je m’intéresse aux situations des enfants et adolescents engagés dans des processus de décrochage, en situation de handicap, ou encore exclus du système scolaire, par des décisions d’ordre disciplinaire. En travaillant à retracer leurs itinéraires toujours singuliers, j’interroge aussi les manières dont les familles, les acteurs scolaires, éducatifs, sociaux, se rencontrent, coopèrent ou pas, pour repérer, anticiper, prendre en compte et prendre en charge ces situations, qui sont aux marges des institutions éducatives et bousculent les pratiques ordinaires. A travers des observations réalisées dans la longue durée, sur des terrains à des échelles micro-sociales, en réalisant des entretiens avec ces personnes, et je porte alors un regard analytique sur ce qui se met en œuvre et se recompose au quotidien au sein des établissements scolaires, médico-sociaux, comme à l’échelle des territoires éducatifs, concernant par exemple la qualité du dialogue éducatif, les dynamiques partenariales, le climat de justice ou le sentiment d’appartenance.

 

Vous êtes responsable du master « Diversité, Education et Francophonies ». Quels sont les profils de jeunes qui aujourd’hui veulent s’engager dans cette voie ? Rencontrez-vous des difficultés dans la formation des enseignants ?

Notre Master est fréquenté par des étudiants venus d’horizon divers. Pour un tiers d’entre eux, ils sont issus d’une licence de Sciences de l’éducation ou d’une licence des champs Sciences humaines et sociales et Art-Lettres-Langues, obtenue à Limoges ou dans d’autres universités françaises. Ils s’intéressent, pour leurs recherches, à des problématiques éducatives et formatives qui concernent souvent des publics fragiles et débordent les enjeux strictement scolaires. Ces interrogations sont fréquemment partagées par un autre tiers des étudiants, qui vient de pays étrangers, avec ambition d’approcher ces enjeux éducatifs à l’échelle des espaces francophones, afin de remanier leurs questionnements initiaux. Le tiers restant est composé de personnes en reprise d’étude ou en reconversion, qui viennent vers ce master afin d’élaborer un travail de réflexion permettant de dépasser ou de reformuler les questions qu’elles se posaient dans leurs cadres professionnels.
Ces étudiants se rencontrent, s’interrogent et travaillent ensemble. La diversité de leurs parcours antérieurs et de leurs origines est une grande richesse que les enseignants cherchent à déployer en privilégiant le croisement des regards, par exemple pour l’initiation aux démarches méthodologiques. Les travaux développés selon des pédagogies collaboratives permettent la circulation des savoirs et des expériences, tout comme la créativité des uns et des autres. Ce sont des contributions importantes dans les enseignements pratiqués en séminaires, comme à l’occasion d’immersions sur le terrain. A l’appui des contenus développés en formation, ces démarches permettent aux étudiants de développer des réflexions et travaux de recherche qui traitent par exemple des manières dont les acteurs éducatifs, les institutions et les associations sont amenés aujourd’hui à penser, à reconsidérer et à recomposer le « travail ensemble » avec et/ou face à la diversité et parfois la fragilité de publics, enfants, adolescents ou adultes, ici et ailleurs.

 

Quels changements connaît l’école aujourd’hui et de quelle manière souhaitez-vous faire avancer les choses dans le domaine de l’éducation ? Quelles modifications ou améliorations proposez-vous ?

L’Ecole, en tant qu’institution, est interpellée et mobilisée par de multiples enjeux : les questions d’égalité, de fraternité, la capacité d’accueillir la diversité, tout comme les « bousculades » et remaniements des missions et des pratiques professionnelles sont d’autant plus insistantes qu’elles sont aussi des enjeux de société. Mais au sein de notre équipe de recherche, nous ne mobilisons pas des démarches nous amenant à travailler sur du grand nombre avec une focale extrêmement large, à l’échelle nationale. Les travaux que nous menons au sein du laboratoire FrED-Education et Diversités en espaces francophones (EA 6311) se développent plutôt selon des démarches de type qualitatif, notamment avec des méthodologies cliniques ou ethnographiques, ou en investiguant des corpus textuels de discours plutôt limités. Cela nous amène donc à rencontrer ces questionnements et ces enjeux à l’échelle de terrains circonscrits dans lesquels nous nous engageons souvent pour des travaux de recherche-action et recherche-intervention, en développant des dispositifs au sein desquels les acteurs de terrain, y compris les usagers, sont parties prenantes et agissantes. Nous proposons alors, souvent, à nos étudiants de Master de participer à ces démarches. Ce faisant, au-delà des données recueillies et des analyses que nous réalisons, ils continuent à nos côtés leur initiation, rencontrent des situations variées. Les données produites, ces regards croisés, enfin les analyses peuvent enfin contribuer à éclairer et accompagner les choix des acteurs et des collectifs avec lesquels nous sommes au travail.

 

Vous avez récemment participé à un Vendredi de la Fondation pour mieux connaître les modalités d’une chaire d’excellence. Est-ce que vous avez déjà un projet en tête ?

Cette rencontre et les échanges qui s’en sont suivis ont permis d’exposer les éléments préliminaires et la phase de déploiement d’un projet de recherche collectif centrés sur ce qui se produit dans et avec les établissements français à l’étranger. Soutenus et homologués par les institutions de la République, ces établissements français à l’étranger sont un élément important du rayonnement de la France et un vecteur de la francophonie. Leur fonctionnement et leurs missions se réfèrent au système scolaire et aux valeurs développés dans le cadre de l’Education Nationale en France. Mais comme ils sont implantés dans des pays ou au sein d’espaces tantôt francophones, tantôt non francophones, ils élaborent leurs projets scolaires et éducatifs dans des environnements relevant d’un double ancrage normatif, culturel et parfois linguistique, qu’il nous apparaît pertinent d’investiguer. Ce faisant, par ces travaux nous souhaitons participer aux contributions de l’Université de Limoges et de son environnement en direction de la Francophonie. Dans les différents pays où nous avons commencé à enquêter, il s’agit de comprendre ce qui se joue en matière pédagogique, éducative, partenariale par exemple du point de vue de l’éducation à la santé, à la prise en compte des publics en situation de handicap, par rapport aux questions socialement vives, ou encore face aux remises en cause de l’ordre scolaire.

 

Vous avez récemment co-animé une conférence grand public organisée par le Département Culture, Sciences et Société de la Fondation partenariale qui œuvre pour la diffusion de la culture scientifique et la vulgarisation des sciences. En quoi trouvez-vous important d’intéresser le grand public à la recherche et lui donner envie d’en savoir plus ? Participez-vous à d’autres événements pour rencontrer le grand public ?

Il s’agissait d’une conférence à deux voix, élaborée avec mon collègue Choukri Ben Ayed, professeur de Sociologie au sein de la FLSH de l’Université de Limoges, membre du laboratoire Gresco [sur la thématique « Tous à la même école : l’école française entre crises, ressources et perspectives »]. Nous avons mené ces dernières années des recherches au sein de plusieurs territoires et établissements. Cette démarche avait d’ailleurs permis de mettre en œuvre un séminaire fréquenté par des étudiants de nos formations respectives, par des professionnels, afin d’entendre des collègues venus de différentes Universités. Des journées d’étude réalisées en septembre 2017 vont donner lieu à une publication interrogeant la mobilisation des collectifs et des collectivités dans les enjeux éducatifs aujourd’hui.
Cette conférence organisée par la Fondation partenariale proposait de montrer comment, à travers deux enquêtes en cours, les enjeux de mixité sociale et de climat scolaire pouvaient être discutés et mobilisés comme des analyseurs des discours sur l’Ecole, comme des dispositions prises dans et autour de celle-ci.
Elle se situait donc dans un processus d’élaboration de connaissances et elle a permis la diffusion et la mise en discussion, avec un public très diversifié, tout comme la « Nuit des chercheurs » à laquelle j’avais pu participer précédemment.
Plus globalement, comme je l’ai dit en parlant des démarches méthodologiques mises en œuvre dans mon travail, je saisis autant que cela soit possible, ces occasions d’exposer, de discuter et de travailler avec tous types de publics.
Je ne conçois pas le travail scientifique comme un travail solitaire. C’est aussi sur le terrain et dans la rencontre que s’élaborent les savoirs.