Interview : Pascal PLAS, Directeur de la chaire d’excellence « Gestion du conflit et de l’après-conflit »


La Fondation partenariale de l’Université de Limoges porte la chaire d’excellence « Gestion du conflit et de l’après-conflit ». Les travaux de recherche de cette chaire sont articulés en trois axes, dont nous parle Pascal Plas, directeur de la chaire et de l’Institut international de recherche sur la conflictualité à l’Université de Limoges.

Pouvez-vous nous présenter votre chaire en quelques phrases ?

Cette chaire d’excellence qui porte le nom de « Gestion du conflit et de l’après-conflit »  développe une recherche articulée en trois axes. Le premier axe « Gestion juridique du conflit » concerne la justice pénale internationale. Le deuxième axe « Gestion non-juridique du conflit »  se rapporte à la justice transitionnelle, c’est-à-dire tous les processus de résolution de conflit qui ne passent pas forcément devant une  juridiction. Le troisième axe  est celui des  mémoires : la mémoire des conflits, la manière dont on gère cette mémoire et dont elle peut provoquer du conflit.

Ces trois axes se déploient grâce à la constitution et de la gestion d’un fonds d’archives, une data base extrêmement importante. Elle permet la mise en archives de tous les papiers, vidéos, et documents audio de toutes les juridictions internationales, mais aussi des justices transitionnelles, ainsi que des documents qui relèvent des organismes internationaux liés à l’ONU, des papiers des avocats internationaux, des ONG, et d’autres archives étatiques. Tout cela permet de constituer des dossiers de référence pour tous les universitaires : des juristes, des sociologues, des anthropologues ou aussi des historiens.

 

Quel est l’objectif de cette chaire ? Quels en sont les enjeux sociétaux ?

L’objectif principal au départ de la chaire était la création d’une data base, car nous étions intéressés par tout ce que produisait la justice pénale internationale et qui n’était pas exploité. Il y a énormément de choses autour d’un procès : ce qui se passe dans la salle d’audience, ce qui se passe dans la presse qui parle de la salle d’audience, les déclarations postérieures des victimes et des bourreaux sur le verdict, les réparations, etc.  La data base permet de recueillir et archiver toutes ces données, de les indexer, classer, valoriser, traiter et de les restituer sous forme de dossiers documentaires à destination du monde universitaire et cela de façon très transdisciplinaire.

L’enjeu est de mieux comprendre et d’aider au temps du « post-conflit ». Il est extrêmement important de procéder à une observation de tous les mécanismes de déclenchement et de déroulement du conflit de manière à signaler ce qui peut dysfonctionner après le retour à la paix.  A l’issue d’une affaire à la Cour Pénale Internationale (CPI) le jugement règlera bien-sûr le conflit, mais c’est tout ce qui a été dit par les témoins, les victimes, les bourreaux qui doit être étudié pour comprendre les racines réelles de ce conflit et ce qui peut en demeurer. L’intérêt social est de produire de l’expertise pour montrer du doigt ce qui peut ne pas marcher et ce qui peut marcher dans les processus de réconciliation afin de revivre ensemble de façon harmonieuse.


La chaire a été créée en 2013 pour 5 ans, pouvez-vous nous parler de l’avancée des recherches et des réalisations ?

Nous avons de belles réalisations et je vais vous en citer trois. La première est la publication de l’Annuaire de Justice Pénale Internationale. C’est le seul ouvrage de ce type en français qui relaye, en lien avec le ministère des Affaires Etrangères la pertinence du droit romano-germanique dans les juridictions pénales internationales. Cet Annuaire francophone n’est pas anodin, parce que produire un tel ouvrage implique que tous les professionnels des juridictions pénales internationales y écrivent et fassent l’inventaire de la jurisprudence et ce pour un public non anglo-saxon.

Notre deuxième victoire est que cette chaire a permis de mettre en place un rendez-vous annuel à Limoges : tous les ans, à la fin du mois de septembre, des universitaires et des professionnels de la justice internationale se retrouvent  lors d’un Forum pour discuter sur un événement de justice pénale internationale. En septembre 2017, ce forum portera sur la justice transitionnelle en Colombie.

La troisième réussite est la création de l’IiRCO (l’Institut international de recherche sur la conflictualité), résultante de cette chaire, en passe de devenir un grand centre d’expertise reconnu. Ceci est particulièrement intéressant pour les entreprises qui travaillent dans des zones conflictuelles ou post-conflictuelles qui souhaitent faire appel à des experts. Ainsi, nous avons lancé un workshop sur la responsabilité des entreprises en zone de conflit et de post-conflit. Lors de ce dernier, concernant les échanges d’expériences et d’expertises, nous avons été sollicités par l’entreprise Exxon du Texas, intéressée par notre proposition. Nous souhaiterions créer à Limoges une rencontre annuelle des cabinets juridiques de ces grandes entreprises pour discuter de leurs problématiques et avec les experts que nous allons réunir, essayer de leur trouver des solutions.

 

Faire connaître votre recherche auprès du grand public est très important pour vous. Comment se présentent ces actions ?

Nous faisons chaque année quatre ou cinq conférences pour que nos thématiques complexes soient accessibles à un grand public. A chaque fois, nous invitons un spécialiste sur une question complexe dont le but est d’apporter des réponses claires, sur ces sujets qui touchent à la paix.

Nous avons aussi un partenariat avec le festival des Francophonies à Limoges, où se trouvent beaucoup d’auteurs qui  « parlent » autrement des crimes et des horreurs de la guerre et qui font donc référence à des situations conflictuelles et post-conflictuelles.  J’ai travaillé avec le Pôle francophone  sur l’importance de la langue dans les procès pénaux internationaux et celle des mots dans « les contextes juridiques ». Nous avons fait salle comble. Cette année, nous nous inscrivons directement dans le festival pour discuter de la situation en Tunisie où nous faisons de l’expertise.

 

Qui sont les partenaires de la chaire ? Comment travaillez-vous ensemble ?

Nous avons des partenariats logistiques et financiers avec les collectivités territoriales, dont un mécénat important pour les étudiants, un soutien aux thèses et la recherche de la part de l’ADER-LPC, membre fondateur de la Fondation partenariale. La Fondation Varenne, pareillement membre fondateur, nous accompagne également. Nous travaillons avec eux, de façon étroite puisque l’Institut Varenne publie les travaux de l’IiRCO dans trois collections : une collection de thèses, une collection d’actes de colloque et une collection d’archives que nous commençons à  mettre en œuvre. Je pense qu’à l’avenir nous publierons sur la thématique du post-conflit et des médias.
Nous avons aussi un partenariat avec le laboratoire L3i de La Rochelle, un spécialiste en informatique, qui nous aide à gérer notre data base et nos archives. Nous avons aussi eu des soutiens de l’Europe et de la Fondation partenariale de l’Université de Limoges, sans qui rien n’aurait été possible.

 

Quels sont vos projets pour le proche avenir ?

 Mon objectif pour 2018 est de monter au sein de l’institut IiRCO un programme européen H2020. Aussi, je souhaiterais trouver un vrai partenaire, notamment sur ces questions entrepreneuriales : un partenaire financier solide, sur lequel nous pourrions nous adosser, qui serait intéressé par une thématique sur la paix. Nous envisageons également d’augmenter nos contacts avec la chaire de Saint-Cyr* pour travailler encore plus sur la thématique des nouvelles technologies de la guerre et la cyberdéfense. Nous avons à Limoges un expert reconnu, monsieur Berthier de la Faculté des Sciences et Techniques.


Comment voyez-vous l’avenir de la chaire au-delà de 2018 ?

Quand la chaire arrivera à son terme, l’IiRCO continuera à se développer. L’Université disposera alors d’un véritable institut, un très bel outil qui nous permettra de pérenniser nos masters et de former des étudiants. Nous avons également le projet de monter un diplôme universitaire sur les questions du droit de la mémoire et de la guerre où on formera des avocats, des journalistes, des industriels dans le cadre d’une formation continue.

C’est le fondement même de la Fondation partenariale : la chaire d’excellence jouant le rôle de booster a permis de créer un projet l’Iirco, institut que nous n’aurions pas pu monter dans la structure universitaire. Et cet institut essaime dans toutes les formations universitaires, l’expertise nationale et internationale et fait de Limoges une place reconnue.

 

* La chaire Cyberdéfense et cyber-sécurité Saint-Cyr, Sogeti, Thales a pour objectif de mieux anticiper les futurs cyber menaces en associant les compétences des mondes militaire et civil, et de développer une réflexion scientifique de premier plan sur les dimensions stratégiques du cyberespace et une réflexion juridique sur les « nouvelles » responsabilités à l’aide d’un programme de recherche international qui fédère acteurs publics et privés.

 

Retrouvez toutes les informations de la chaire et de l’IiRCO, ainsi que le carnet de recherche CNRS en ligne :

 

Propos recueillis par Carolin Rost – Fondation partenariale