Patrice Carré : « Internet semblait pouvoir donner naissance à une nouvelle forme de démocratie virtuelle »


La Fondation partenariale, grâce au soutien de la direction régionale Limousin du groupe Orange, a eu le plaisir d’accueillir Patrice Carré pour une conférence sur le thème « Numérique et innovations démocratiques : les nouvelles pratiques de communication à l’ère du numérique ». Historien de formation et directeur des relations institutionnelles à la direction des relations avec les collectivités locales Groupe / Secrétariat Général Orange, Patrice Carré est aussi chargé de cours et enseigne l’histoire et la sociologie de l’innovation. Il est l’auteur de très nombreux articles scientifiques et d’une douzaine de livres sur les relations entre imaginaire, technologie et société. Rencontre.

 

 

 

Durant votre conférence, qui portait sur le thème « numérique et innovations démocratiques », vous avez évoqué le rôle d’Internet comme outil d’amélioration et de transformation de la démocratie. Pourriez-vous résumer les grandes interrogations que vous avez soulevées durant cette conférence ?

Dans cette histoire relativement récente on peut, pour simplifier, distinguer 3 temps qui, sans s’effacer, se succèdent.

Un premier temps (années 1990) se caractérise par l’enthousiasme de ce que pourrait apporter Internet à une démocratie représentative dont on commence alors à constater la crise (abstentions, défiance à l’égard du personnel politique, …). Les chercheurs en science politique l’ont bien analysée (cf. Loïc Blondiaux : Le nouvel esprit de la démocratie, 2008). Cette première période est porteuse d’un nouvel imaginaire. Internet pourrait donc résoudre les imperfections de la démocratie représentative.
À la fois moyen de communication et d’expression (gratuit et simple d’usage), Internet semblait pouvoir donner naissance à une nouvelle forme de démocratie « virtuelle ». Un discours aux accents utopique se fit doxa : Internet c’est la révolution. Internet va ouvrir un espace de démocratie directe, à la fois affranchi des médias de masse unilinéaires et de la représentation politique ! Internet serait ainsi le stade suprême de la démocratie, son horizon indépassable.

Puis à ce temps d’utopie, succéda (en France à l’horizon 2000-2010) une période de diffusion massive via les réseaux haut puis très haut débit. Elle se manifesta également par un réel déploiement des usages. De plus en plus de chercheurs se penchèrent sur le numérique. Ainsi Dominique Cardon (La démocratie Internet, promesses et limites, 2010) souligne qu’Internet a considérablement élargi l’espace public et transforme la nature même de la démocratie (voir le site du Digital Society Forum).
Cependant, à la même époque, de nombreuses enquêtes empiriques nous montrent bien qu’Internet ne modifie pas vraiment les conditions de la participation à la vie politique. Il favorise une forme de reproduction sociale : ceux qui s’informent sur Internet s’informent ailleurs également et vice versa … Il y a ce qu’on peut appeler une quête du semblable : ne se retrouvent sur certains sites que celles et ceux qui pensent la même chose (cf. Benjamin Loveluck : Réseaux, libertés et contrôle ; Une généalogie politique d’internet. 2015).

Enfin – et c’est, me semble-t-il, ce que nous vivons actuellement – apparaissent de nouvelles formes de gouvernance : les Civic Tech (cf. travaux de Clément Mabi, de Tatiana de Feraudy, …). Cet écosystème rassemble un grand nombre d’acteurs, issus à la fois du milieu du numérique et de celui de la participation citoyenne. Il s’agit en fait de porteurs de plateformes ou d’applications numériques conçues pour soutenir l’engagement citoyen, la participation démocratique et la transparence des institutions. Pour résumer, ce sont des technologies numériques qui ont vocation à améliorer le fonctionnement et l’efficacité de la démocratie, en renouvelant les formes d’engagement des citoyens (cf. analyse de Clément Mabi).

Mais dans les Civic Tech j’accorde, pour ma part, plus d’importance à Civic qu’à Tech !

 

Le numérique est un domaine qui évolue constamment et rapidement. Pourriez-vous nous citer les grandes étapes de l’histoire du numérique ? Comment faites-vous pour toujours rester en alerte sur les dernières avancées ?

Oui cela évolue en permanence et si, pour l’amont, nos connaissances sont relativement bien établies, l’aval, en construction incessante et peu prévisible, se dérobe sous nos pieds ! Il faut donc toujours rester attentif, curieux, « en veille » rencontrer les acteurs, lire les journaux, … Lire et rencontrer … Et encore !

L’histoire du numérique est ancienne. On peut la faire remonter aux travaux menés par les cybernéticiens dans les années 1940 et 1950, aux recherches en informatique et aux travaux des ingénieurs des télécommunications dans les années 60. C’est au cours de la première moitié des années 1970 que, « step by step », commencèrent à s’esquisser les prolégomènes de que ce qui n’allait pas tarder à s’appeler Internet (premières connexions entre ordinateurs de 4 universités américaines en septembre 1969, création du NCP – Network Control Protocol – ancêtre du TCP/IP ou Transmission Control Protocol/Internet Protocol en 1970, premier e-mail en 1972, protocole FTP en 1973 (Katie Hafner et Matthew Lyon, Les Sorciers du Net; Paris;1999).
Dès cette époque, scientifiques et chercheurs mais également artistes, plasticiens ou musiciens et pionniers de la contreculture (Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contreculture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence. 2012), expérimentèrent et jetèrent les bases de ce qui allait devenir la révolution digitale. D’un usage jusque-là relativement limité à quelques « happy few » essentiellement issus du monde académique et du monde de la recherche (Patrice Flichy, L’imaginaire d’Internet, 2001), Internet devenait peu à peu un phénomène de masse. C’est avec la mise au point du World Wide Web (la toile mondiale) en 1991 par Tim Berners-Lee au CERN, (Conseil européen pour la recherche nucléaire à Genève), qu’Internet prit un premier envol. Dans la foulée, le premier navigateur fut créé en 1992 par un département de l’Université de l’Illinois. Il s’appelait Mosaic. Le projet était dirigé par Marc Andreessen. Ses études à peine terminées, ce dernier se rendit dans la Silicon Valley, où il participa à la création de l’entreprise « Mosaic Communications ». Quelques années plus tard la création du logiciel de navigation Netscape ouvrait Internet au grand public.

En quinze mois à peine, un jeune étudiant de 21 ans et un financier (Jim Clark) créèrent le « browser », bâtirent l’entreprise qui le porta, puis la firent entrer en bourse … L’aventure pouvait commencer et Internet traverser l’Atlantique ! Un outil simple et pratique permettait désormais à quiconque d’accéder à des contenus différents qui, jusque-là, ne pouvaient être saisis que séparément : du son, des images, de l’information, du divertissement, de la pédagogie, etc.

Si la fin du dix-neuvième siècle avait été marquée par une véritable « électromania », la fin du vingtième siècle allait s’écrire sous le signe des « nouvelles » technologies de l’information et de la communication (NTIC comme on les désignait alors). En quelques années, le paysage de la communication – déjà profondément chahuté au cours des années 1980 – s’était considérablement modifié.

 

Quels sont, selon vous, les avantages du numérique pour notre société et pour la démocratie ? Quels sont ses risques ?

Comme Janus le numérique est « bifrons ».

C’est un fantastique accélérateur de participation citoyenne (il offre en effet la possibilité d’intervenir ou de se rendre virtuellement à des réunions, etc.). Il permet également l’échange d’expériences vécues sur des sujets parfois complexes et très techniques. Il autorise la « remontée » de sujets parfois inattendus et sur lesquels jusqu’à présent peu d’attention avait été portée. C’est aussi, pour les élus, un merveilleux outil pédagogique, une jauge locale, un outil de veille et un capteur d’opinion sur des sujets que les sondages de grande ampleur ne peuvent pas nécessairement repérer.

Mais cela peut être également un véritable cauchemar démocratique. Sa «Dark Side » est malheureusement bien connue, c’est le lieu de l’accélération exponentielle des rumeurs et des informations les plus folles. C’est le règne des Fake News contribuant aux théories absurdes du complot ou au populisme le plus vil. C’est aussi – sous couvert d’anonymat – un espace où se déversent insultes et invectives …

Aujourd’hui, sur l’ensemble des territoires, urbains, périurbains, « rurbains » ou ruraux, du plus petit village à la métropole, les usages innovants se répandent et se popularisent. Toutes ces mutations intègrent progressivement notre quotidien. Elles changent nos habitudes, bouleversent nos modes de travail, révolutionnent notre façon de consommer, redessinent notre rapport à la citoyenneté.

À l’évidence elles exigent un apprentissage, un travail en profondeur dans le domaine de l’éducation ! Une alphabétisation aux usages du numérique !
Le monde numérique se met en place par accélérations successives et/ou lentes vagues de fond. Il existe une tension historique entre le tempo nerveux de l’innovation et le temps long des comportements et des modes de vie. Cette digitalisation croissante soulève de nombreuses interrogations. L’affaire n’est pas seulement de l’ordre de la technologie ou de l’économie. Elle est profondément politique au sens fort que lui donnaient les anciens Grecs. Elle est l’affaire de tous quand il s’agit des affaires de la Pôlis, de la Cité et, en ce sens, elle est aussi radicalement éthique …

 

 

A propos de Patrice Carré : 

Historien de formation, Patrice Carré est directeur des relations institutionnelles à la direction des relations avec les collectivités locales Groupe / Secrétariat Général Orange.

Il préside le conseil scientifique du Think Tank Décider Ensemble qui réunit parlementaires, chercheurs et ONG autour des questions relatives à la concertation, au débat public et aux formes participatives de la démocratie.
Il est également chargé de cours à Télécom Paris Tech et au CELSA (Université Paris Sorbonne / École des hautes études en sciences de l’information et de la communication) où il enseigne l’histoire et la sociologie de l’innovation et collabore régulièrement aux travaux du Digital Society Forum.

Il est l’auteur de très nombreux articles scientifiques et d’une douzaine de livres sur les relations entre imaginaire, technologie et société. Parmi lesquels « Télégraphe : innovations techniques et société au XIXe siècle » (1996), « Le téléphone, le monde à portée de voix » (1993) ou bien encore « La Fée et la servante, la société française face à l’électricité XIXe-XXe siècle » (1991, traduction japonaise en 1999) dont une version entièrement remaniée (avec Alain Beltran) sous le titre « La vie électrique, histoire et imaginaire  XVIIIe – XXIe siècle » vient de paraître aux éditions Belin (octobre 2016). Ses recherches portent actuellement sur l’imaginaire politique du numérique.